vendredi 5 septembre 2008

Jeune et con (ou comment j’ai raté mon entrée en libertinage)

Un samedi de mars à la fin des années 90.

J'ai rencontré Linda sur un site de rencontres coquines à une époque où, Internet ne s’étant pas encore réellement démocratisé, les rapports sont relativement simples, courtois et sans prise de tête. Deux trois échanges rapides et elle me laisse son numéro de téléphone portable. Le courant passe instantanément. Je suis charmé par la douceur sensuelle de sa voix et son sens de l'humour plutôt acéré et décalé. Nous convenons d'un rendez-vous le soir même dans un bar d'une petite ville de province à une trentaine de kilomètres de chez moi.

A l’époque ma vie amoureuse et sexuelle n’est pas folichonne. Je sors d’une histoire un peu compliquée puisque quasiment platonique avec une amie de fac dont je suis tombé (fou) amoureux, suivie d’une relation houleuse avec une eurasienne superbe mais caractérielle et manipulatrice. On peut dire que je suis moralement blessé. J’ai de temps à autres quelques histoires qui ne durent rarement plus que quelques jours, et le plus souvent des aventures d’une nuit. Sexuellement je tire des coups, rien de plus. Je comprends très vite tout le parti qu’il y a à tirer d’Internet en matière de consommation sexuelle.

Lorsqu’elle fait son entrée dans le bar, roulant du cul de façon totalement provocante dans sa jupe écossaise, la bande de poivrots au comptoir se retourne à son passage. La jalousie est lisible sur leurs visages lorsqu’elle s’assoit à la table de ce jeune type quelconque : moi. Probable qu’ils la traitent de salope (voire pire) entre leurs moustaches. Moi je ne suis pas peu fier. J’ai toujours trouvé qu’une mauvaise réputation donnait à une femme un charme fou. Et puis il faut dire qu'elle est sacrément bandante. Quelques rondeurs là où il faut, de jolies jambes et une poitrine généreuse dont il est difficile de détourner le regard. Des yeux verts joueurs sur un visage parfait, blanc et laiteux. Je tombe en quelques secondes sous le charme de cette jeune excentrique qui n’a pas encore fêté ses 20 ans. Un vrai coup de foudre. Le dernier de mon existence.

Comme souvent alors devant une femme qui m’attire, je me sens totalement minable et désarmé. Nous échangeons quelques banalités probablement très ennuyeuses. Elle ne doit pas reconnaitre le type avec lequel elle a eu une conversation enflammée quelques heures plus tôt. Pourtant elle ne semble pas regretter d’être là. Elle met fin à ma drague laborieuse en m'expliquant yeux dans les yeux, et suffisamment fort pour que tout le bar en soit témoin, qu'elle n’est là que pour le cul et que si je suis d’accord il y a un hôtel sympa pas très loin de là.

Je suis bluffé par sa franchise. Elle me raconte avec force détails son mode de vie hédoniste, cette philosophie (dont je ne connais que quelques bribes) qu’est le libertinage. Même si à l’époque j’ai lu Sade et quelques classiques de la littérature coquine, c’est un monde nouveau qui s’ouvre à moi. Et bien sûr attise ma curiosité. Moi qui ai souffert toute mon adolescence et une partie de ma jeunesse de ne pas suffisamment oser, je tombe sur le cul lorsqu’elle me raconte comment elle a fêté ses 18 ans en baisant quasiment tous les hommes d'un club échangiste allemand lors d'un stage en Bavière. Je devrais être choqué et dégoûté et je ne le suis pas. Je crois même que je l’admire. Je me prends toute ma médiocrité de jeune homme timide à la gueule.

Nous louons une chambre dans un hôtel un peu cheap situé en périphérie de la ville. Sur le chemin nous nous découvrons pas mal d’affinités. Mais cette fille (et son expérience) m'impressionne et lorsque nous franchissons le pas de la porte la crainte se mêle à l’excitation. Finalement tout se passe à merveille. Elle ose même sans prévenir me glisser un doigt dans le cul pendant qu’elle me suce. Plaisir nouveau pour moi. Nous nous réveillons plusieurs fois dans la nuit pour baiser.

Nous passons la journée de dimanche à baiser à l'hôtel, à écouter les Pixies et Sonic Youth en fumant des joints dans ma voiture, à baiser en voiture, sur des parkings et des terrains vagues. Une journée merveilleuse. Nous passons la soirée et une bonne partie de la nuit à refaire le monde. Sans baiser. Lorsque je la dépose chez elle au petit matin avant d’aller bosser, j’ai la certitude d’être amoureux de cette fille.

Rendez-vous le mardi soir dans le bar où nous nous sommes rencontrés. Je m’y rends le cœur léger. Mes ardeurs sont vite refroidies. Nous ne nous sommes rien promis l’un à l’autre et je connais son mode de vie mais lorsqu’elle me désigne un type, la quarantaine bedonnante, avec lequel elle me dit avoir passé la nuit précédente, insistant sur le plaisir qu’elle a ressenti lorsqu’il l’a maladroitement pénétrée avec ses gros doigts sales et râpeux, je me prends un uppercut en plein ventre. Ce n’est plus tard que j’ai compris que c’était sans doute un bobard destiné à me tester. Le monde qui nous sépare, l’avance qu’elle a sur moi, étalés devant nos yeux. Confronté à ma vile jalousie, à ma possessivité, il s’avère qu’à aucun moment je n’envisage que le libertinage nous pourrions aussi le vivre à deux.

Je réussis tout de même à prendre sur moi et nous passons finalement un agréable moment dans la voiture à fumer et délirer au son des Breeders. Je lui propose de louer une chambre mais elle préfère que je la ramène chez elle. Je me gare sur le trottoir juste en face de chez ses parents. Elle déboutonne mon jean et me suce. Lorsque je jouis elle me roule une pelle la bouche encore pleine de mon sperme. Elle rit devant ma mine dégoutée. Je l’embrasse à pleine bouche. Pour la première fois de ma vie j’ai l’impression (galvanisante) que je serais prêt à tout pour une femme.

Sur la route du retour je me repasse le film de la soirée. J’accuse le coup de sa polygamie revendiquée que je me sais incapable de gérer. Suffisamment lucide pour réaliser que je n’ai pas les épaules pour me lancer dans une relation qui va encore me faire souffrir, incapable que je suis de l’aimer pour ce qu’elle est et aime, je décide de mettre fin à notre histoire. Lucide mais lâche. Je la « largue » le lendemain par texto.

Je n’ai plus de nouvelles de Linda pendant une semaine. Une semaine de tergiversions, de remords, de douleurs au ventre. Jusqu’à ce qu’un soir elle m’appelle en larmes. Elle me dit avoir déconné, être allée trop loin, tenir à moi et vouloir une relation plus « classique ». Je crois voir une issue de secours. J’apprendrai un peu plus tard qu’elle est entre temps tombée sur un maitre SM particulièrement sadique qui est allé bien plus loin qu’elle ne pouvait l’accepter et le supporter, la bouleversant profondément.

Nouveau rendez-vous le lendemain. La soirée se passe à merveille. Jusqu’à ce qu’au restaurant elle s’absente et passe une demi-heure au téléphone avec un amant (que je soupçonne être le maitre SM), me plantant comme un con devant mon assiette. Lorsqu’elle me rejoint à table, je me lève sans dire un mot et pars. Elle ne dit un mot, ne me retient pas. Les semaines passent et je pense toujours à elle. Un soir de déprime alcoolisée je décide de l’appeler. Je laisse un, deux, trois messages sur son répondeur. L’idée qu’elle puisse être en train de baiser m’est insupportable. Je plonge vers le néant.

Le lendemain elle m’envoie un mail très bref pour me dire à quel point je suis pathétique et à quel point elle est heureuse avec l’homme qu’elle vient de rencontrer. Trois jours plus tard je rencontre une jeune fille avec laquelle je passe les cinq années suivantes.

Aussi douloureuse qu’ait été cette aventure à l’époque, et aussi immature qu’ait été ma façon de la gérer, celle-ci aura été pour moi un déclic. Un déclic à retardement, une brèche ouverte dans laquelle je m’engouffrerai quelques années plus tard. Car si dès l’adolescence j’ai été attiré par le pluralisme (mes rêves érotiques d’adolescents mettaient souvent en scène des parties à trois voire plus), il m’a fallu du temps pour que l’idée fasse son chemin, pour gagner en assurance, et pour enfin dépasser les concepts de fidélité et de jalousie.

Merci à toi Linda. J’aurais aimé que la vie nous fasse nous rencontrer à un autre moment.

21 commentaires:

Multi-sourires a dit…

Merci à toi pour cet émouvant billet
on est par ce que l'on a rencontré
on devient par ce qu'on a décidé
faire le choix ou non.. respect

alyssa a dit…

joli texte melant sexe et sentiments ...touchant.

Ce serait bien de pouvoir revivre certains moments de notre vie avec l experience acquise, cela eviterait bcp d erreurs (meme si elles nous font avancer !)

Je ne suis apparement pas la seule a etre impressionnée par l experience de certains hommes...rires...

Bises

Comme une image a dit…

Ah enfin un vrai bon gros billet !
Ne sont-ce pas nos expériences (et nos erreurs) du passé qui font ce que nous sommes et nous conduisent, donc, à penser différemment.

Donc, si tu n'avais pas « raté ton entrée », tu serais totalement différent aujourd'hui et tu ne penserais pas la même chose de tes débuts. C'est propre aussi aux débuts, aux apprentissages, d'être entachés d'erreur. Quand j'essaye de dater, je me dis que c'est vers 25 ans seulement que j'ai commencé à y voir un peu plus clair sur mes envies en matière sexuelle. Assez tardivement, donc, surtout que je me suis casé à 26 !

LadyZophia a dit…

Cela fait plaisir de vous lire sur un long billet :)

ps: Ralala! les timides décidément! ^^

Lyzis a dit…

Chacun se façonne à sa vitesse et au rythme de ses rencontres...
Le plus important est sans doute de ne pas regretter ses choix.
Quels qu'ils soient, on ne peux les refaire... autant en tirer parti que de s'en mordre inutilement les doigts sa vie durant.
Votre texte est très touchant.

Licilya a dit…

Certainnes rencontres ne sont pas le fruit du hasard, elles nous permettent d'avancer sur le chemin de notre vie !
Un très joli récit de vie, merci !

chimeres a dit…

Bon, d'abord, juste pour te taquiner: pour une femme, on ne parle pas de polygamie mais de polyandrie...
Ensuite, je me dis qu'il ne faut pas avoir de regrets! T'es-tu déjà demandé ce qu'elle était devenue, aujourd'hui? Es-tu sûr qu'elle était si heureuse, à l'époque?...
tu me répondais l'autre jour que tu ne souhaitais pas changer, mais évoluer, progresser...ben voilà! c'est ce que tu as fait! bon, d'accord, t'es peut-être lent - aïe, pas taper!!!- mais finalement, aujourd'hui, tu sais ce que tu veux, parce que tu as pris le temps d'y réfléchir, et de le comprendre... dans la vie comme en amour, faut pas brûler les étapes...enfin moi, ce que j'en dis, hein...
touchant récit

l'abricotière a dit…

Je pense, comme plusieurs de ces damoiselles que c'est le cheminement qui est important.

Cette rencontre, vraiment touchante, a été une étape du chemin. Et s'en a été tout l'intérêt.
Brusquer, c'est risquer à coup sur d'échouer.

Pour ma part, je ne me considère pas comme libertine, mais je me dis que j'en prends peut être, doucement, avec mon blog entre autre, la direction.

Je prendrai le temps qu'il faudra pour être sûre que je le fais en accord avec moi même.
Ainsi, longue vie à ton libertinage et bonne route au mien.

Ame Libertine a dit…

Voilà un récit très touchant, merci de te dévoiler ainsi, et de nous raconter en détails comment est ce que tu as été confronté pour la première fois au libertinage.
Il me semble normal de ressentir de la jalousie, et d'être possessif lorsque l'on vit une expérience pour la première fois! J'aime beaucoup ton style d'écriture en tout cas!

Bisous

Kinky a dit…

@ multi-sourires :
Merci. Je pense aussi que nos rencontres forgent ce que nous sommes

@ alyssa :
Ce serait un cycle sans fin, on rejouerait sans cesse les mêmes moments clés... Bises

Kinky a dit…

@ comme une image :
Je suis d'habitude pour la concision, j'ai fait une exception et un effort pour finir un texte (pour une fois).
Tout à fait d'accord. Avec le recul je le trouve mignon cet apprentissage.

@ ladyzophia :
Il n'y a pas que la longueur qui compte ;-)

Kinky a dit…

@ lyzis :
Merci. Je suis tout à fait d'accord avec vous.

@ licilya :
Je ne sais pas si elles sont programmées mais elles permettent d'avancer en effet

Kinky a dit…

@ chimères :
Je prends note ;-)

Je me le suis demandé bien sûr mais je n'ai pas la moindre idée de ce qu'elle est devenue. Non pas heureuse mais c'est un autre débat.

Kinky a dit…

@ l'abricotière :
Merci, longue vie au tiens également donc ;-)

@ ame libertine :
Merci. Oui sans doute...
Bisous.

Prune a dit…

Emue tout simplement. Chaque rencontre est unique et nous apporte un plus et nous apprend aussi beaucoup sur nous même je crois. Bisous doux!

Kinky a dit…

@ prune :
Merci !

Comme une image a dit…

@ chimères » Je pensais aussi jadis qu'on devait dire polyandrie, mais c'est inexact.

Polygamie vient du grec poly (plusieurs) et gamos (mariage) : plusieurs unions, donc, sans préciser s'il s'agit d'une femme (gyné) ou d'un homme (andros).

(En revanche, misandre est bien la version au masculin de mysogyne.)

Lindalee B a dit…

je reste sans voix… (mais je reste)

Kinky a dit…

@ maitre CUI-pello :
Merci pour cette précision !

@ lindalee b :
(Restez aussi longtemps que vous le voudrez)

Hector a dit…

Très beau récit initiatique, raconté avec talent, dans lequel je me reconnais un peu: surtout le jeune et con ;-)

Seulement je crois que je suis resté 'con' malgré les années!
^ ^
Mais dépasse-t-on 'vraiment' un jour les concepts de fidélité et de jalousie?

(j'aime beaucoup la scène où elle rentre dans le bar! un moment d'anthologie!)
;-D

Kinky a dit…

@ hector :
Merci !
Je crois que je vais rester con encore quelques années...
Oui je pense qu'on peut dépasser les concepts de fidélité, jalousie et de possssivité. En tout cas ça vaut la peine d'essayer.